Elle débarque au Maroc en 1929, à vingt-huit ans, avec pour bagages un petit harmonium et la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin. Elle ne quittera plus Marrakech, où elle s'éteint en novembre 1994. Denise Masson, catholique fervente, a pourtant donné aux lecteurs francophones l'une des traductions du Coran les plus lues, parue en 1967 dans la Bibliothèque de la Pléiade chez Gallimard. Un article de la chercheuse Émily Cottrell, publié dans la revue Afrique(s) en mouvement de l'Université internationale de Rabat, retrace ce parcours singulier, quelques jours après l'ouverture de l'espace muséal de sa maison de la médina.
De l'infirmière à la « Dame de Marrakech »
Née à Paris en 1901 dans une famille aisée — son père, Maurice Masson, possède un petit établissement bancaire et collectionne les impressionnistes et les bronzes de Rodin —, Denise Masson traverse, après le divorce de ses parents en 1926, une crise profonde qui la conduit au carmel de Toulouse. Elle renonce au bout d'un an à prononcer ses vœux, suit une formation d'infirmière à Paris, puis part pour le Maroc. Après une année à Rabat, où elle effectue son stage tout en apprenant le dialecte marocain et l'arabe classique à l'Institut des Hautes Études, elle est nommée à la tête du centre antituberculeux de Marrakech.
Ce premier métier oriente tout le reste. « Ce n'était pas les bacilles qui m'intéressaient, mais les gens », confiera-t-elle dans ses mémoires. Convaincue que des soignantes formées à la langue et aux coutumes du pays gagneraient plus facilement la confiance des familles — et pourraient les encourager à scolariser leurs filles —, elle monte à Rabat, de 1944 à 1946, une formation d'assistantes sociales destinée à de jeunes diplômées françaises. Le projet s'arrête en 1947, lorsqu'elle refuse de le placer sous la tutelle du ministère de l'Intérieur, qui voulait voir ses stagiaires rédiger des rapports sur les familles visitées.
Un riad de la médina, carrefour des idées
À Marrakech, ses parents l'aident à acquérir un riad dans la médina, au derb Zemrane : elle y passera le reste de sa vie. Son père l'y rejoint et meurt dans la ville en 1947 ; elle donne alors l'essentiel de sa collection au Musée des Beaux-Arts de Lille. Dans cette maison se croisent membres du clergé, bourgeoisie marocaine et figures du mouvement pour l'indépendance, que Denise Masson accueille volontiers.
Esprit indépendant, elle ne ménage ni l'administration coloniale ni l'Église. Elle juge inapplicable le Dahir berbère, qu'elle accuse de menacer l'unité nationale et de servir des visées évangélisatrices, critique les Pères blancs, et brocarde les célébrations organisées en 1930 pour le centenaire de la prise d'Alger. Ses notes trahissent aussi un regard bousculé par le pays : dans un texte daté du 12 août 1935, elle oppose au culte occidental du rendement le détachement qu'elle observe chez les Marocains à l'égard de l'argent, dans lequel elle voit une forme de liberté. Émily Cottrell invite toutefois à lire ces pages comme le récit de ses propres chocs culturels plutôt que comme une enquête ethnographique.
Trente ans de travail sur le texte coranique
Denise Masson découvre le Coran au début des années 1930, à la Bibliothèque nationale, dans la traduction latine du prêtre italien Ludovico Marracci. C'est pourtant à Marrakech, où elle mesure combien le texte règle la vie quotidienne des patients qu'elle soigne, que naît son travail de fond : dès les années 1940, elle accumule des fiches de lecture sur les grands thèmes coraniques, guidée par le juriste Félix Arin puis par l'islamologue Louis Gardet. Ces fiches nourrissent en 1958 Le Coran et la révélation judéo-chrétienne, somme comparatiste à laquelle l'Église refuse l'imprimatur, au motif que l'auteur n'y démontre pas la supériorité du christianisme. L'ouvrage reparaît, enrichi, en 1976 sous le titre Monothéisme coranique et monothéisme biblique.
Sa traduction du Coran, publiée dans la Pléiade en 1967 puis reprise en poche chez Folio en 1980, est relue au fil de l'eau par le poète Jean Grosjean. On a souvent prétendu qu'elle ne savait pas l'arabe ; Émily Cottrell rappelle qu'elle avait étudié l'arabe littéraire et obtenu un diplôme d'arabe dialectal marocain. Une édition bilingue parue au Liban dans les années 1970 connaît un parcours mouvementé : un avis défavorable émis en 1973 par un « bureau d'études » d'al-Azhar, puis des avis favorables en 1978 et 1985. Rendant compte de ses mémoires en 1989, André Durand affirmait qu'al-Azhar l'avait jugée « solide et sûre ». Elle reste aujourd'hui recommandée aux étudiants de l'Institut œcuménique al-Mouwafaqa à Rabat comme à l'École pratique des hautes études à Paris.
Chercher ce qui rapproche
Plutôt qu'un dialogue islamo-chrétien qu'elle trouve souvent trop abstrait, Denise Masson s'attache à montrer les convergences entre judaïsme, christianisme et islam. En 1983, à quatre-vingt-deux ans, elle publie chez Desclée de Brouwer Les Trois Voies de l'Unique, où elle affirme, comme Louis Massignon, que le Dieu des musulmans est bien le Dieu unique des monothéismes abrahamiques — à rebours des polémistes et des missionnaires. Suivent L'Eau, le feu, la lumière (1986), consacré aux symboles communs aux trois religions, puis ses mémoires, Porte ouverte sur un jardin fermé (1989), largement consacrés au Maroc.
Une mémoire désormais ouverte au public
Recensant ce livre dans la revue Horizons maghrébins, André Durand racontait avoir été reçu dans la bibliothèque du derb Zemrane, où cette catholique convaincue avait poli sa traduction, et annonçait que le riad accueillerait après sa mort de jeunes chercheurs. Selon sa volonté, la demeure a été léguée à la France ; elle est aujourd'hui gérée par l'Institut français de Marrakech, qui y a inauguré le 3 octobre 2026 un espace muséal permanent. Denise Masson repose, elle, au cimetière européen de Marrakech, la ville qu'elle avait choisie.
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