Signé Renée Willy, un article publié le 15 juin 1964 dans la Revue des Deux Mondes raconte le retour de son autrice à Marrakech, sept ans après un premier séjour effectué en plein été 1956, l'année même de l'indépendance du Maroc. On sait très peu de choses sur cette signature : aucune notice biographique établie ne permet de l'identifier avec certitude, ce qui n'est pas rare pour les correspondantes occasionnelles de la presse littéraire de cette époque.
Une ville rattrapée par le quotidien de l'indépendance
Le contraste entre les deux visites structure tout le récit. En 1956, la voyageuse avait découvert une cité fantasmée, presque irréelle, portée par l'imaginaire orientaliste classique : remparts, palmeraie, odeurs de jardins. Huit ans plus tard, elle retrouve une ville où l'indépendance, alors toute récente, s'est muée en gestion concrète des affaires courantes, avec son lot de défis pour un jeune État qui doit affronter simultanément des problèmes que l'Europe, elle, avait pu échelonner dans le temps. Elle cite d'ailleurs les propos de Moulay Ahmed Alaoui, ministre marocain de l'Information de l'époque, qui aurait résumé cette accumulation de chantiers avec une formule frappante restée dans les mémoires de ses lecteurs.
Coexistences et frontières sociales
Le texte s'attarde longuement sur les équilibres communautaires de la médina de l'époque : la place encore tenue par certains Européens (médecins, enseignants, commerçants), le quartier du Mellah et sa communauté juive, ou encore le port du voile dans les villes par contraste avec les femmes non voilées des campagnes et de la montagne. L'autrice y voit une coexistence désormais marquée par des frontières plus nettes qu'auparavant, la Médina n'étant plus, selon elle, le lieu de mélange qu'elle avait connu. Elle décrit aussi la vie de la place Djemaa el-Fna — charmeurs de serpents, conteurs, musiciens — comme le cœur battant et populaire de la cité, par opposition aux spectacles plus formatés destinés aux touristes.
Un texte à lire avec ses lunettes d'époque
Sur le plan du genre, ce récit appartient pleinement à la tradition du reportage de voyage orientaliste tel qu'il se pratiquait encore dans la presse française des années 1960 : une Européenne qui découvre l'Orient à travers le prisme du mirage et de l'exotisme, un guide marocain qui commente et interprète la culture locale pour elle, une fascination pour les scènes de rue jugées pittoresques (charmeurs de serpents, fantasia, conteurs). Cette grille de lecture, aujourd'hui datée, s'accompagne cependant d'une réflexion plus fine sur la tension entre tradition et modernité que traverse alors le Maroc indépendant — la voyageuse notant elle-même regretter obscurément de ne pas retrouver la ville figée dans son souvenir, tout en reconnaissant la légitimité du changement en cours.
Pourquoi ce texte garde de l'intérêt
Malgré son regard d'époque, ce témoignage constitue une source précieuse pour qui s'intéresse à l'histoire sociale de Marrakech au tout début des années 1960 : évocation du palais royal alors largement désaffecté hors des séjours annuels du souverain, portrait du guide touristique comme figure de médiation culturelle, ou encore notation économique sur la circulation des dirhams face à l'argent français dans la ville indigène. Autant de détails qui, replacés dans leur contexte, documentent une période charnière entre le protectorat et l'affirmation d'un Maroc pleinement souverain.
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