Rhétorique des murs : A propos des photographies de My Youssef Hadimi

Publié le 13/06/2026
Youssef Ait hammou - Chercheur en sémiotique des images

Que montrent ces photographies de My Youssef Hadimi ? Que ne montrent-elles pas ? Que voit-on dans ces images ? Que ne voit-on pas ? Qu’est-ce qui interpelle l’œil du photographe et celui du spectateur  et qui fait sens dans ces images ?



De loin, on croirait que c’est de la peinture abstraite photographiée ou un fatras d’objets jetés quelque part. Mais, progressivement, on découvre qu’il s’agit de formes et de couleurs qui se détachent des échancrures qui marquent des murs délabrés et abimés par le temps , par les saisons et par les négligences des vivants.

Et vite, des émotions nous  submergent. Emotions qui mêlent l’hésitation, la surprise,  l’angoisse, la curiosité…On s’interroge si ce sont de vraies blessures des murs ; puis, on se pose la question sur la manière de les filmer ; et enfin, on cherche à deviner la pertinence esthétique et éthique de transformer ces accidents de la nature en objets d’art photographique.

Ce qu’on ne voit pas, dans cette rhétorique des murs, ce sont des figures facilement identifiables d’hommes, d’animaux, d’objets comme dans toutes les photographies qui hantent nos médias et nos médias sociaux.

Ce qu’on ne voit pas, c’est bel et bien les mains qui ont  bâti ces murs, celles qui les ont endommagés, les stigmates du temps et des intempéries. Ce qu’on ne voit pas ce sont les espoirs, les douleurs, les cris de joie, les cérémonies, les tragédies qui sont succédés juste à côté. Les murs et leurs blessures sont probablement les témoins de nos heurs et malheurs.

On serait tous d’accord pour affirmer que l’esthétisation des blessures des murs est capable de soulager nos propres peines et nos propres douleurs et de nous aider  à mieux prendre conscience de nos atouts et de nos limites.

Le hors-champ de ces images ordinaires de murs ordinaires, naturellement saccagés par des mains malveillantes ou par des intempéries violentes, est riche d’interprétations, de connotations, de symboles. Où commence le sens ? Où finissent le sens et le beau dans ces images inattendues, inhabituelles dans le paradigme des photographies marocains?



My Youssef Hadimi s’émancipe de la figuration, servile au réel, chevillée au réel pour s’aventurer dans des formes abstraites, mais signifiantes et pour montrer l’invisible dans les rues et ruelles de notre cité malade. L’appareil photographique est capable ici de saisir et de sublimer ce que le commun des mortels juge comme anodin, futile, inintéressant, inesthétique, indicible…

Peut-être que la vocation première de l’Art, des arts, particulièrement à leur naissance, consiste-elle à transformer les objets ordinaires en œuvres d’art inédites, à  rendre visible ce qui semble invisible pour le commun des mortels, à butiner le nectar des choses avant de le transformer en matière à la fois universelle et singulière.

La beauté artistique n’est sans doute pas dans l’âme et l’essence des choses, mais dans  la manière artistique et poétique de saisir ces mêmes choses. C’est un regard qui va au-delà de l’appareil photo, au-delà de la lumière, au-delà des yeux pour explorer un  regard qui prône l’introspection de l’expérience artistique et le geste ready made…



Chez My Youssef Hadimi, la photographie prend sa valeur artistique quand elle dépasse les limites artificielles de la figuration, de la dénotation, du réalisme. La photographie est l’occasion de saisir la lumière, les formes, les couleurs et de capter les rivières d’émotions qu’elles charrient en filigrane.

Ses images s’affranchissent de la pure copie du réel (fonction première de la photographie) pour nous inviter à une chorégraphie des formes et des couleurs et pour nous plonger dans la calligraphie inhabituelle du visible. Elles nous convient surtout à une sorte d’hésitation et de frémissement du sens qui ébranlent nos certitudes béates.

Cette  surprenante rhétorique des murs de la cité s’éloigne, avec sobriété certes, mais avec une certaine élégance , des graffitis, du street art, des fresques décoratives, des simulacres des musées, du muralisme, du zellige, de la mosaïque. Elle rompt donc avec ces prothèses artificielles ajoutées aux murs pour créer un certain effet d’art , faux et consensuel.. Elle porte un regard différent et créatif sur les accidents, les brèches, les stigmates que subissent inéluctablement les murs délabrés de nos cités .

Ce que le commun des mortels considère comme laid, difforme, désagréable, éloigné des normes, Hadimi  en tire des images poétiques,  des œuvres esthétiques. Un architecte ou un agent immobilier y verraient des défauts à masquer, surtout dans un but commercial ou diplomatique. Un touriste y verrait les symptômes d’une société qui se vautre dans la précarité ou les indices d’un monument historique d’une grandeur révolue.

Voir ces photographies qui associent le mur et l’art abstrait transforme irrémédiablement notre façon de déambuler dans les rues de l’ancienne médina, notre manière de raser les murs. Pas seulement ! Il s’agit ici d’une invitation profondément artistique pour apprécier les jeux de lumière, la magie des formes et des couleurs que nous lèguent nos prédécesseurs et qui associent euphorie, harmonie et culture urbaine : les monuments, les échoppes, les derbs, le linge, les fils électriques, les graffitis d’enfants, les bordures des rues, les fenêtres…La poésie est partout pour qui sait la voir, l’apprécier et l’honorer.

Les murs, en exhibant leurs échancrures , leurs fêlures indélébiles semblent lancer des cris de douleur, de joie et vociférer des incantations de colère. Ils n’ont certes pas d’oreilles, ni d’yeux, mais ils ont un corps qui se tortille, se cabre, se trémousse dans une chorégraphie mystique et qui donne à voir, pour ceux qui ont un œil interne suffisamment aiguisé, des calligraphies célestes et mémorielles.

Les murs se souviennent des mains qui les ont bâties, des rencontres amoureuses passées, des funérailles et des deuils, des rires d’enfants, des agressions, des injustices, des espoirs et des désillusions. Ils expriment surtout nos fragilités, nos vulnérabilités, nos échecs. L’homme crée les murs à son image. La photographie peut témoigner et peut aussi faire naitre du vide une plénitude esthétique.

La ville est un texte déployé que nous lisons superficiellement tellement nous sommes prisonniers de nos besoins, de l’esprit utilitaire, de l’idéologie consumériste.

Hadimi réussit à nous inviter à un savoureux « arrêt sur images » sur un extrait de ce texte urbain en en saisissant la texture, le récit, les formes implicites et le discours social immanent.

On se souviendra tous des murs qui ont marqué l’histoire : la muraille de Marrakech, celle de la Chine, le mur de Berlin, The Wall des Pink Floyd, Le mur de JP Sartre et le quatrième mur du théâtre…Mais, les photographies abstraites  de Hadimi, bien que traitant de murs éphémères, semblent échapper à une logique de séparation, de projection et de limites. Les murs, chez lui, deviennent de véritables ponts qui facilitent la rencontre savoureuse avec la beauté, avec l’espoir , avec la mémoire. Nos fêlures actuelles  sont les ferments d’espoirs multiples et lumineux.

Ces stigmates et ces échancrures sont les miroirs sincères de nos défaites et de nos désillusions. Ils sont surtout les allégories des trahisons et des soubresauts de l’Histoire.

On peut se réjouir ou s’offusquer de ce que ces photographies  montrent (des formes et des couleurs) ou ne montrent pas : des figures facilement identifiables et reconnaissables.  Mais, leur force va au-delà du visible : tel le Lidar ou le télescope Hubble, elles nous proposent à voir un monde invisible à l’œil nu, mais un monde où s’allient la connaissance et l’esthétique, le vrai et le beau, le singulier et l’universel.

Pour clore cette présentation, on ne peut résister à l’idée d’invoquer cette belle maxime d’E. Kant selon laquelle « L'art ne veut pas la représentation d'une chose belle, mais la belle représentation d'une chose."  Ou cette belle boutade d’André Gide : « Que l’importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée. »

Fort de ces deux citations, ô combien édifiantes et profondes !, on ne peut qu’exhorter les jeunes artistes marocains à l’idée que ce n’est pas la technique qui fait l’art, mais, au contraire,  c’est le regard artistique qui apprivoise et dompte la technique ; en outre  la beauté artistique nait, non pas du réel, mais de notre regard intérieur, de notre manière singulière de voir le réel.  Eduquons nos yeux et nos âmes à mieux apprécier la beauté et la poésie partout où elles se manifestent, même dans les lieux les plus inattendus.


L'artiste-photographe Moulay Youssef Hadimi expose ses dernières œuvres du 17 juin sous le thème « Rhétorique des murs ».