Marrakech s'est imposée dans la littérature moins comme un décor immobile que comme une ville de perceptions. Ses écrivains de passage y ont trouvé une matière mouvante : voix superposées, odeurs, gestes, cris, marchandages, silhouettes et seuils. Dans cette géographie sensible, Jemaa el-Fna occupe une place singulière. La place ne se laisse pas réduire à son architecture ; elle devient un espace de circulation, de parole et d'observation, dont la densité transforme le regard de celui qui écrit.
Elias Canetti demeure l'un des lecteurs les plus attentifs de cette ville sonore. Lors de son séjour à Marrakech en 1954, l'écrivain d'origine bulgare, futur prix Nobel de littérature, parcourt les quartiers arabes et juifs avant de rédiger à Londres Les Voix de Marrakech, publié en allemand en 1967. Le livre ne relève pas du guide de voyage : il rassemble quatorze séquences où les rencontres, les bruits et les scènes brèves composent une approche fragmentaire de la cité.
Canetti privilégie l'écoute. Les souks, les conteurs, les écrivains publics, les vendeurs, les animaux et les habitants deviennent les porteurs d'un langage qui dépasse souvent la compréhension immédiate du voyageur. Il ne cherche pas à établir une description exhaustive de Marrakech, mais à restituer ce que la ville provoque chez lui : un déplacement de ses habitudes perceptives, une confrontation avec des rythmes sociaux et linguistiques qui lui échappent en partie. Le récit met ainsi en scène la limite du regard extérieur autant que son désir de comprendre.
Jemaa el-Fna apparaît dans cette perspective comme un théâtre sans séparation nette entre acteurs et spectateurs. Les paroles y sont produites, reprises, interrompues ou recouvertes par d'autres voix. Le lieu rejoint la méthode littéraire de Canetti : plutôt qu'un récit linéaire, il propose une succession de scènes, de visages et d'impressions. Marrakech devient une ville chorale, dont l'unité ne repose pas sur une vue panoramique mais sur la coexistence de fragments humains.
La critique universitaire a souligné que Les Voix de Marrakech ne se confond pas avec un simple récit de voyage. Canetti n'a pas pris de notes sur place et écrit après son retour à Londres, introduisant une distance entre l'expérience vécue et sa reconstruction littéraire. Cette temporalité compte : la ville décrite est déjà une ville remémorée, travaillée par l'écriture et par les associations personnelles de l'auteur.
Juan Goytisolo emprunte une voie différente. L'écrivain espagnol, installé durablement au Maroc, inscrit Marrakech dans une œuvre où la médina devient une forme narrative. Dans Makbara, paru en 1980, la ville n'est pas seulement représentée : ses dédales, sa densité, ses passages et ses voix contribuent à défaire les cadres classiques du roman. L'espace de la médina participe à une écriture faite de ruptures, de déplacements et de confrontation entre des mondes culturels.
Chez Goytisolo, Marrakech sert aussi à interroger les représentations occidentales du monde arabe. La ville est traversée par les images héritées de l'orientalisme, mais l'écrivain les détourne en refusant une description stable ou pittoresque. Les frontières entre les lieux, les langues et les traditions y demeurent poreuses. La médina ne figure pas un passé immobile : elle devient un espace moderne au sens où elle produit des formes de circulation, d'hybridation et de contestation des identités fixes.
La différence entre Canetti et Goytisolo tient donc à leur position d'écriture. Le premier écoute une ville rencontrée brièvement et organise son texte autour de l'attention aux voix ; le second fait de Marrakech une composante durable de son imaginaire critique et de ses expérimentations formelles. Tous deux refusent pourtant de traiter la cité comme une image unique. Leur Marrakech est plurielle, habitée par des présences qui résistent à la synthèse et par une parole qui ne se laisse jamais entièrement capter.
Jemaa el-Fna demeure le point de condensation de cette littérature urbaine. La place fait apparaître ce que l'écrivain cherche à saisir sans pouvoir le fixer : une ville qui se raconte elle-même par ses pratiques, ses récits oraux et ses usages quotidiens. Chez Canetti comme chez Goytisolo, Marrakech n'est pas seulement regardée. Elle est entendue, traversée et reformulée par une écriture consciente de ses propres limites.